Prendre La Route...avec Clem et Adrien

Birmanie, trois jours dans les montagnes de l’État Shan - Partie 1

Vue du lac Inle

Publié il y a plus de 3 ans par Clémence

Birmanie. L’évocation même de ce nom éveille en moi des rêves d’ailleurs. Je me revois marcher sur le pont U Bein sous les couleurs rougeoyantes du coucher de soleil. Je repense à cette matinée passée à voler à bord d’une montgolfière au dessus des milliers de temples de l’ancienne Grande Cité de Bagan. Je me souviens de ces quelques jours de marche dans les montagnes de l’État Shan, à travers les cultures épicées de curcuma et de citronnelle.

À travers ce récit, je souhaite partager avec toi un petit bout de cette dernière aventure qui nous a amenées, mon amie Aurore et moi, au plus profond des montagnes birmanes.

Pendant trois jours, nous avons emprunté chemins et sentiers, en direction du lac Inle. Tout commence, comme bien souvent, le long d’une route…

Femme seule dans les champs

Introduction

Toujours rien. Je regarde l’heure sur mon téléphone. Huit heures du matin ! Déjà une heure qu’on attend le bus pour Kalaw et rien à l’horizon. Notre hôte s’est chargé de la réservation, mais on commence à douter de s’être bien fait comprendre. Hors des villes, les birmans parlent en effet très peu anglais et mon accent français ne doit pas aider.

Huit heures trente. Le véhicule tant attendu franchit l’entrée de notre auberge à toute berzingue. Son conducteur descend, bredouille rapidement quelques mots d’explication sur son retard, puis nous fait signe d’embarquer. En route pour Kalaw et ses montagnes.

Le chauffeur est fou ! Il double tout le monde de tous les côtés. Il souhaite probablement rattraper le temps perdu. Voyons le bon côté des choses, on arrivera peut-être à l’heure cette fois-ci. Cela ne nous est encore jamais arrivé dans les transports en commun birmans.

Nous roulons depuis plusieurs heures déjà quand le minibus s’arrête d’un seul coup en plein milieu d’un village devant une petite boutique. Le chauffeur saute de son siège puis sort récupérer ce qui semble être un colis. Mais non, il ouvre la porte arrière et vient y installer une poule ! Oui, une poule ! Pourquoi et pour qui ? Nous ne le saurons jamais.

Les gens vont et viennent dans le véhicule, des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes. On fait des pauses, toutes les deux heures environ. Chaque arrêt semble être un prétexte pour embarquer des choses en tout genre mais aussi pour manger. Il y a en effet toujours un restaurant à proximité.

La journée défile et les villages se font plus rares. Plus nous gagnons en altitude et plus notre minibus montre des signes de fatigue. Enfin, quand on le compare aux véhicules que l’on double, il semble plutôt en très bonne forme.

Soudain, le chauffeur stoppe le véhicule et monte sur le toit. Avant d’avoir compris ce qui se tramait, voilà des cordes qui apparaissent par nos fenêtres. Que se passe-t-il là-haut ? Avons-nous perdu une partie de la cargaison ?

Après quelques minutes, il redescend comme si de rien n’était avant de redémarrer le véhicule. Nous repartons de plus belle à travers les virages tortueux. Tout semble être rentré dans l’ordre, quand subitement, une pluie torrentielle s’abat sur nous. Je comprends alors que notre chauffeur a installé une bâche de toit pour protéger nos affaires. Mais comment diable a-t-il su qu’un tel orage arrivait ?

En quelques secondes seulement, de gigantesques flaques se forment sur la route cabossée. La boue remplace instantanément la poussière, ce qui rend la montée encore plus difficile. On double de nombreux véhicules à l’arrêt qui attendent que l’orage passe. Et puis, la pluie s’arrête comme si elle n’était jamais venue troubler notre périple.

Je regarde par la fenêtre. Les paysages ont bien changé et nous sommes désormais au beau milieu des montagnes. L’arrivée est proche.

Chapitre 1 : Kalaw

Le minibus nous dépose vers dix-sept heures en plein coeur de Kalaw après neuf heures de trajet mémorable. Première et agréable surprise, on a perdu quelques degrés. Comme quoi, il peut faire frais en Birmanie ! Les 1300 mètres d’altitude ne doivent pas y être étrangers.

Débarquées près du marché, on doit maintenant trouver notre hôtel. Il y en a de l’animation ici. Ignorant les propositions des locaux, on décide d’y aller à pied. Guidées par la carte de mon téléphone, on s’écarte progressivement des artères surchargées pour rejoindre les hauteurs de la ville. Après de longues minutes de marche, on arrive enfin à l'hôtel qui se trouve être l’une des dernières maisons de la dernière rue avant la lisière de la forêt.

Je tombe immédiatement sous son charme. De style colonial, la bâtisse extérieure est faite de briques rouges. Son sol est en teck birman. Avec sa terrasse au premier étage, elle me fait penser aux maisons de La Nouvelle-Orléans dont je rêvais enfant. Notre chambre est épurée, d’un blanc immaculé que seules quelques poutres en bois massif viennent colorer. Du balcon, j’aperçois les montagnes environnantes couvertes de belles forêts verdoyantes. Elles me rappellent la France.

Vue de l'hôtel de Kalaw

Le lieu est propice au repos et à la flânerie mais notre curiosité l’emporte. On a vraiment envie de découvrir cette nouvelle ville. Le confort de la chambre attendra. On pose nos affaires et on repart.

On déambule dans les rues de ce centre-ville au charme étonnant. Il y a des restaurants indiens, italiens et même des boulangeries ! Il s’en dégage une atmosphère si agréable et si différente de tout ce qu’on a pu voir précédemment en Birmanie. L’inspiration britannique est évidente dans ces lieux où se sont côtoyés à une époque birmans, indiens, chinois et anglais.

Une petite façade sombre nous arrête dans nos déambulations. Curieuses, on s’arrête devant ce bâtiment qui ne paye vraiment pas de mine. Une pancarte surplombe sa minuscule entrée. On peut y lire en anglais le nom du lieu : «Hi snack & drink». De la musique s’en échappe, c’est animé. Il ne nous en faut pas plus pour entrer.

Le bar est assez petit et faiblement éclairé. De la fumée de cigarette flotte dans l’air. Face à nous se trouve un unique comptoir en bois en forme de U. Une dizaine d’hommes sont assis tout autour sur des tabourets. Ils discutent, se racontent des blagues, chantent et jouent de la guitare en buvant ce qui semble être le cocktail local.

Vous l’avez compris, nous voici dans notre premier bar birman. Et quel bar ! Le serveur, très classe avec sa chemise blanche et son gilet noir, nous accueille chaleureusement. Nous sommes à peine installées qu’il nous offre un rum sour, la spécialité locale, en guise de bienvenue. Un vrai régal !

Cocktail Rum Sour

La soirée est envoûtante et hors du temps. En plus des boissons, on nous sert une multitude de petits bols contenant des apéritifs divers et variés. Ils sont tous aussi bons et épicés les uns que les autres. On assiste aux discussions passionnées des locaux tout en essayant de comprendre ce qu’ils se racontent. On chante aussi avec eux au rythme de la guitare qui passe de mains en mains. On apprend même un nouveau mot : « chen mabuzé », qui signifie santé. Enfin je crois. On en était déjà à notre quatrième verre je ne suis plus sûre de rien.

Après deux bonnes heures, on quitte non sans regret ce petit bar pour aller nous reposer. La journée a été éprouvante et les trois jours qui nous attendent vont être riches en découvertes.

Chapitre 2 : C’est parti mon kiki

Aujourd’hui, c’est le grand jour. Il est temps pour nous de nous lancer sur l’une des plus belles randonnées du monde en direction du lac Inle, à plus de 60 kilomètres de Kalaw. Je suis impatiente !

Lu Chaw, le guide avec qui nous avons organisé ce trek, ne peut nous rejoindre que ce soir. C’est donc son collègue et ami Maung Myoe qui se présente ce matin là devant notre hôtel. Mais il n’est pas seul, un couple l’accompagne.

C’est ainsi que nous faisons la connaissance d’Amanda et Arthur, deux voyageurs français. Je me dis que l’aventure à cinq n’en sera que plus belle. Quel sacré hasard quand même d’être tombé sur des compatriotes en plein coeur de la Birmanie !

Quelques instants plus tard, l’heure du départ a sonné. Armé de son kha mauk, le chapeau traditionnel birman en bambou, Maung Myoe prend les devants et nous fait quitter la ville en empruntant des chemins que nous n’aurions jamais trouvés seules. Nous le suivons avec entrain, à la queue leu leu.

Une cabane au milieu des champs

La matinée est fraîche et très agréable. D’un pas rapide, nous traversons un petit bois encore humide avant d’arriver dans des zones cultivées. Les champs se succèdent par dizaines, fraises, choux et bien entendu quelques plantations de thé. De petits canaux légèrement asséchés les jalonnent et on aperçoit de temps en temps de petites maisons disséminées ça et là. L’ambiance est bucolique.

Nos sens sont en éveil à chaque instant. Maung Myoe joue les maîtres d’école pour les quatre grands novices que nous sommes en nous présentant les différentes plantes qui nous entourent. Notre première leçon porte sur la reconnaissance visuelle et olfactive des feuilles utilisées pour préparer le baume du tigre. Cependant, il ne maîtrise pas très bien la langue de Shakespeare ce qui rend la scène très drôle. Les échanges sont animés et chacun participe à la hauteur de ses connaissances. Un vrai bon moment.

Au bout de 9 kilomètres, la végétation commence à se raréfier tandis que nous arrivons, quelques centaines de mètres plus loin, au sommet d’une colline. Un peu plus loin, sur une autre colline, se dessine le très isolé, mais néanmoins coloré, village de Hin Kha Khore vers lequel nous nous dirigeons.

Village d'Hin Kha Khore

Nous pénétrons dans le village sur les coups de onze heures. Dans les rues, personne. Les habitants sont probablement en plein travail à l’extérieur du village, ou bien à l’abri dans la fraîcheur de leur maison. Tout est si éloigné du tumulte des grandes villes que nous avons quittées à peine quelques jours auparavant.

Nous nous arrêtons devant une maison d’où s’échappent de délicieuses odeurs d’épices. Nous déjeunons ici, j’en suis ravie. Maung Myoe nous fait alors signe de nous déchausser avant d’entrer. Nous le suivons jusqu’au premier étage où un thé traditionnel birman nous attend. Peu de temps après, nos hôtes nous apportent une multitude de plats, avocats, chapatis, curry à base de haricots, pommes, oranges et pastèques. Le repas est royal.

Chapitre 3 : La voie ferrée

L’après-midi est plus chaude. Alors que nous quittons le village, nous croisons des villageoises lourdement chargées de bois. Chacune en transporte une importante quantité dans son panier torsadé. Je suis impressionnée de les voir remonter la colline en tongs. Elles ont décidément beaucoup de courage.

Femmes portant du bois sur leur dos

Notre périple nous amène quelques temps plus tard sur une voie de chemin de fer perdue au milieu de nulle part. Un petit air du bout du monde. Sans crier gare, l’insouciance nous envahit et comme des enfants, nous nous amusons à sauter de traverses en traverses. Le temps semble s’être arrêté, le moment est magique.

Plus tard sur le chemin, nous apercevons au loin ce que Maung Myoe appelle le Mont Éléphant. C’est vrai qu’avec pas mal d’imagination on peut y voir de grandes oreilles. Au bout de plusieurs kilomètres le long de cette voie, on finit par arriver à une station de train locale du nom de Myin Daik.

On se pose avec soulagement sur des mini-chaises en plastique multicolores. C’est l’heure de faire une pause bien méritée dans l’unique petit « café » de la gare. On nous propose des cocas, seule boisson fraîche présente.

Maung Myoe sur les rails de la voie ferrée

La station est totalement déserte, pas un voyageur à l’horizon. Seul le panneau, le quai couvert et les quelques rails nous rappellent qu’un train doit parfois passer par là. Maung Myoe nous explique que les lignes sont très peu empruntées et que seulement deux trains passent ici chaque jour. Le premier dans un sens, le second dans l’autre.

Certains birmans rencontrés par la suite nous ont expliqué qu’ils ne prennent quasiment jamais le train, ni même la voiture. Peu habitués, ils ont un mal des transports très désagréable dès qu’ils montent à bord. Cela nous surprend, nous qui sommes habitués à ça depuis tout petit.

La suite du trajet nous fait quitter la voie ferrée pour retourner dans les champs. Les leçons commencent à porter leurs fruits et on s’amuse à reconnaître nous-mêmes certaines feuilles de citronnelle, de curcuma, ou encore d’avocats. Il faut être honnête : on se mélange encore un peu les pinceaux.

On gravit finalement la dernière montée de la journée. Ce n’est pas facile avec cette chaleur écrasante, mais ça y est nous y sommes. On aura fait un peu plus de 17 kilomètres aujourd’hui. Je suis très fière de moi et de mes compagnons de route.

Chapitre 4 : Moments de vie

Le village de Shar Pin, perché sur sa colline, se révèle à nous. Le calme y est absolu au milieu des plantations de fleurs. Il faut savoir qu’ici les cultures respectent le rythme des saisons. En cette fin de mois de février, nous arrivons donc en pleine période des fleurs. Elles serviront d’offrandes lors des prières ou à l’occasion des nombreuses cérémonies religieuses qui rythment la vie des birmans. Le tout donne un magnifique parterre multicolore parfois surmonté de quelques maisons en bambou sur pilotis. Elles suivent toutes le même plan : la cuisine d’un côté et la pièce à vivre de l’autre.

À peine arrivés, nous troquons nos lourdes chaussures de marche pour nos tongs et nous nous laissons entraîner par les enfants du village, très curieux de notre présence. Ils nous amènent à un point dégagé pour admirer un coucher de soleil un peu voilé sur les hauteurs du village. Sur le retour, ils tentent de nous expliquer un de leurs jeux. Les règles ne semblent ni très bien définies, ni très bien respectées. Mais qu’importe, leurs immenses sourires suffisent pour partager avec eux un superbe moment.

Des enfants en train de jouer

On profite du retour à la maison pour prendre une douche. Grand moment en perspective. Il faut savoir que les birmans ont pour habitude de se doucher dehors, vêtus de leur longyi. C’est une sorte de sarong noué en triangle autour de la taille. Il fait aussi office de serviette, de ceinture, voire de couvre-chef lors des fortes chaleurs... mais vous l’aurez compris c’est l’option serviette qui nous intéresse actuellement. Aucun souci de pudeur pour eux, ils peuvent se laver tranquillement abrités derrière leur longyi. Manque de bol pour Aurore et moi, nous n’avons à notre disposition que nos petites culottes et nos mini serviettes de voyage. La douche est donc froide et brève sous le regard amusé de tous les spectateurs.

Il est à peu près dix-huit heures lorsque nous rejoignons notre hôte dans la cuisine. Il est déjà fort occupé puisque nous serons nombreux à table ce soir. Il cuit les plats les uns à la suite des autres sur l’unique feu de la pièce. J’en profite pour prendre quelques notes sur la cuisine à la birmane.

Préparation du dîner

C’est alors que Lu Chaw fait son apparition. C’est avec lui que nous avons organisé cette aventure il y a déjà quelques semaines et je suis ravie d’enfin le rencontrer. Son sourire me met tout de suite à l’aise et je découvre un homme plein de joie de vivre. Derrière son accent birman, se cache également un bon anglais. Nous aurons donc désormais deux guides pour le prix d’un, quelle chance !

Je suis prête à lui poser mille et une questions sur la Birmanie, mais cela attendra le lendemain. Nous devons faire honneur au repas de notre hôte. Au menu : du riz, des légumes et surtout des frites. Et quelles frites ! Je ne sais pas si c’est son talent de cuisinier ou la quantité d’huile utilisée pour la cuisson dans le wok... mais ce sont très probablement les meilleures frites que j’ai pu manger dans ma vie.

Après toutes ces péripéties, nous tombons littéralement de sommeil. C’est donc l’estomac plein que nous rejoignons notre lit installé dans la fraîcheur de la pièce d’à côté.

C’est sur cette belle soirée que s’achève la première partie de cette histoire. Bientôt nous quitterons petit à petit les montagnes pour arriver sur le majestueux lac Inle. Entre pagodes, jardins flottants et cérémonies monastiques, de nombreuses péripéties m’attendent et tu peux les retrouver en lisant dès maintenant la seconde partie. À tout de suite.

Clémence